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Full text of "Sebastien Castellion 1515 1563"

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COMMUNE DE SAIHT-MARTIN-DU-FRESNE 


Sébastien CASTELUON 

1515-1563 


LA VIE ET L’ŒUVRE D’UN GRAND SAVANT DU XVI e SIÈCLE 

DÉFENSEUR DE LA LIBERTÉ DE CONSCIENCE 
NÉ A SAINT-MARTIN-DU-FRESNE (Ain) 


LE COMITÉ D’ÉRECTION DI MONUMENT 


A 926 



Bourg, 


Imprimerie Républicaine, 5, 

Louis Page, Propriétaire 


Rue Littré 



11 a été tiré de cette brochure 3o exem¬ 
plaires sur papier vergé teinté hollande, numé¬ 
rotés de i à 3o. 

2.000 exemplaires sur papier vélin bouffant. 



















COMITE SEBASTIEN CASTELLION 


-- 

Présidents d’Honneur : 

M. Ferdinand BUISSON, Président de la Ligue Fran¬ 
çaise des Droits de 1 Homme et du Citoyen, ancien 
Directeur de F Enseignement Primaire; 

M. Eugène CHANAL, Sénateur, Président du Conseil 
.. Général de l’Ain ; 

M. le PRÉFET de PAIN. 

Président : 

M. Claude GOURMAND, Maire de Saint-Martin-du- 

Fresne. 

Vice-Présidents : 

M. MERCIER, Conseiller d’Arrondissement, Maire de 
Montréal. 

M. BAILLET, Conseiller d’Arrondissement. 

M. le SOUS-PRÉFET de NANTUA. 

M. ROZIER, Maire de Nantua. 

Secrétaire Général : 

M. TORTILLET, Instituteur à Bélignat. 

. . . Secrétaire : 

M. GAUDET, Instituteur à Saint-Martin-du-Fresne. 

Secrétaire Adjoint : 

M. LOMBARD, Instituteur à Saint-Martin-du-Fresne. 

Trésorier : 

M m * MARTIN AND , Institutrice à St-Martin-du-Fresne. 




Membres : 


LE CONSEIL MUNICIPAL de Saint-Martin-du- 

Fresne, représenté par sa délégation : 

MM. Georges PINARD, Adjoint; 

Marius SONNET, Conseiller Municipal; 

Paul CHARBONNEL, Conseiller Municipal. 
Benoît JOSEPH, Conseiller Municipal. 


LA FÉDÉRATION DE L’AIN DE LA LIGUE 
DES DROITS DE L’HOMME, représentée par 


M. GIRODET, de Bourg, Président. 

LA SOCIÉTÉ D’ÉMULATION, représentée par M. le 
Docteur SERVAS, Président. 


LA SOCIÉTÉ DES NATURALISTES DE L’AIN, 

représentée par M. le Docteur BOCCARD, Député, 
Président. 


L’UNION DÉ LIBRES PENSEURS ET DE LIBRES 
CROYANTS, par M. Etienne GIRAN, à Sèvres. 

LE SYNDICAT DES INSTITUTEURS ET INSTI¬ 


TUTRICES DE L’AIN, représenté par M. NEYRAUD, 

Secrétaire Général. 


LA LIBRE-PENSÉE DE NANTUA, représentée par 
M. BOURBON, de Nantua. 

M. SENGISSEN, Instituteur en retraite, à Nantua. 



BIBLIOGRAPHIE 


Sébastien Castellion, sa vie et son oeuvre (Etude sur 
les origines du Protestantisme libéral français), par 
Ferdinand Buisson, 2 volumes, à la Librairie Ha¬ 
chette. 

Sébastien Castellion et la Réforme Calviniste; les 
deux réformes, par Étienne Giran (en vente chez 
l’auteur, 3, Sente des Rossignols, Sèvres (Seine-et- 
Oise), prix : 10 francs. 


ŒUVRES DE S. CASTELLION 

(Voir Bibliographie de M. Buisson, 
appendice, pages 342 à 380, t. II). 


Les Dialogues Sacrés. 

Poèmes latins, et grecs. 

Traduction de la Bible en latin et en français. 
Traité des Hérétiques (réédition 1913, à Genève). 
Conseils à la France désolée. 

Contra libellum Calvini. 

Traductions diverses d’écrits théologiques. 
Éditions et traductions de classiques grecs. 
Ouvrages posthumes. — Dialogues. 





PRÉFACE de M. FERDINAND BUISSON 


Il n’y a pas à hésiter. 

Sébastien Castellion ( Chateillon) — né à 
Saint-Martin-du-Fresne en 1515, mort a Bâle 
en 1563 , — est bien l’homme qui a consacré sa 
vie entière à la liberté de conscience. 


Il la recommandait dès 1551 en termes pres¬ 
sants, dans Vadmirable préface de sa traduc¬ 
tion de la Bible au jeune roi cT Angleterre, 

Edouard VI. 


Il la soutint encore par de nombreux et vifs 
écrits, lorsque Calvin fit brûler Michel Servet 

pour hérésie. 

Il la défendit contre Théodore de . Bèze, 
partisan de la peine de mort pour Vhérétique. 

C’est le même homme enfin qui, au lendemain 
du massacre de Vassy, dix ans avant la Saint- 
Barthélemy, écrivait son Conseil a la France 
désolée. Il indiquait en quelques pages émou¬ 
vantes la solution libérale qui, après trente 
ans de guerres civiles, devait triompher avec 
Henri IV et a permettre en France deux 
Eglises. » Il concluait : « Le Conseil t’est 
donné, ô France ! c’est que tu cesses de forcer 






vin 


consciences, de tuer ni persécuter, mais per¬ 
mettre qu’en ton pays il soit loisible à ceux qui 
croient en Christ et reçoivent le vieux et le 
nouveau Testament, de servir Dieu selon la foi, 
non d’autrui, mais la leur. » 

Enseigner avec cette force et cette netteté, non 
seulement la tolérance, mais le respect de la 
conscience en plein XVP siècle, à la fois contre 
les catholiques et contre les protestants, c’était 
devancer le temps, c’était faire entendre deux 
cents ans d’avance la voix de ta Révolution, qui 
est celle delà raison et des droits de la personne 
humaine. 

Les pages qui suivent résument avec simplicité 
ce que fut l’œuvre de ce précurseur, les persécu¬ 
tions qu'il a endurées, sa vie de souffrance et du 
pauvreté ; l’humble courage avec lequel il sut 
. tenir tête à des ennemis tout puissants. 

C'est bien le moins qu’aujourd’hui, les compa¬ 
triotes de Castellion rendent hommage à celui 
qui, seul de son temps, professa ouvertement, au 
nom de l’Evangile, les idées aujourd'hui com¬ 
munes à tous les Français. 

Ferdinand BUISSON. 


AVANT-PROPOS 


L’idée de rappeler la mémoire de Sébastien Castel- 
lion, un des grands écrivains protestants de xvi« siècle, 
qui restera surtout connu comme un des premiers 
défenseurs de la liberté de conscience, remonte à 
plus de cinquante ans. 

En 1868, Edmond Chevrier écrivait dans un opus¬ 
cule intitulé : Protestantisme dans le Maçonnais et dans 
la Bresse , que le département de l'Ain s'honorerait en 
élevant à Castellion une statue ou un simple buste. 

En 1892, M. Ferdinand Buisson publiait à la librairie 
Hachette une œuvre magistrale, consacrée à notre 
illustre compatriote : Sébastien Castellion , sa vie, son 
œuvre; Essai sur les origines du protestantisme fran¬ 
çais. On peut affirmer que ce savant ouvrage a 
vraiment sauvé Castellion de l'oubli; — c’est grâce à 
lui qu’on a appris à mieux connaître une vie admi¬ 
rable et une œuvre immense, consacrées à la défense 
d’idées que notre siècle seulement allait voir consa 
crées. 

Le 25 septembre de la même année, un article de 
Y Abeille du Bugey , dû h la plume du regretté écrivain 
Auguste Arène, signalait l’étude de M. Buisson et 
exhortait les concitoyens de S. Castellion à commé¬ 
morer la mémoire de l’apotre de la tolérance, a à 
rendre un hommage tardif au montagnard qui, parti 
de Saint-Martin, était allé semer sous ses pas, les 
idées lumineuses de la liberté et de la tolérance. » 

En 1904, l’idée fut reprise par J/. Sengissen, insti¬ 
tuteur à Chamoisc , hameau de Saint-Martin-du- 




Fresne, et sous les auspices de la Libre-Pensée de 
Nantua, un Comité fut constitué. 

Tout semblait devoir aboutir. Mais la municipalité 
de Saint-Martin se déclara hostile à l’idée d’érection 
d’un monument à Castellion et à toute commoméra- 
tion. Comme l’écrivait M. Arène, dans Y Abeille du 
Bugey , le malheureux Castellion se trouvait encore 
persécuté trois siècles et demi après sa mort. 

En 1911, à la suite d’une fête organisée par la 
Société du Sou des Ecoles laïques de Bellegarde, où 
M. Ferdinand Buisson fit une conférence sur Sébas¬ 
tien Castellion, sous la présidence de M . Eugène Cha- 
nal, Sénateur, Président du Conseil général de l’Ain, 
il fut question une fois de plus d’élever un monu 
ment en l’honneur de l’adversaire de Calvin et de 
l’intolérance. Le projet n’eut pas plus de succès que 
les précédents. 

Les efforts de tant de dévoués citoyens ont facilité 
la tâche de ceux qui, aujourd’hui, ont repris leur 
pieuse pensée ; ils sont heureux de voir enfin réalisée 
l’idée de glorifier un homme qui a illustré son petit 
pays par ses écrits et par sa philosophie religieuse, 
d’où émane la tolérance, et en fin de compte l’idée de 
laïcité. 

C’est grâce à la libéralité du Conseil municipal 
de Saint Martin-du-Fresne que la mémoire de Sébas¬ 
tien Castellion a pu être commémorée et que la pla¬ 
quette qu’on va lire, faisant connaître la vie et l’œu¬ 
vre de Sébastien Castellion, a été éditée. 


SÉBASTIEN CASTELLION (15)5-1563) 

APOTRE DE LA TOLÉRANCE 


Sébastien CASTELLION a été un savant profes¬ 
seur du xvi e siècle, très versé dans la langue grec¬ 
que et la langue latine, un écrivain abondant, 
dont les œuvres écrites en latin et en français fu¬ 
rent appréciées en son temps ; il a été surtout un 
des premiers défenseurs de la liberté religieuse, 
et comme on Ta dit, un véritable apôtre de la 
tolérance. 

Son vrai nom était Chateillon, comme on le 
voit par la signature d une lettre de son frère qui 
se trouve à la bibliothèque de Bâle. Quand il fit 
imprimer sa Bible française il reprit sur le fron¬ 
tispice le nom de Chateillon. 

Un jour, quelqu'un Y avait appelé par méprise 
Castalion ; se souvenant de la fontaine Castalie, 
consacrée aux Muses, il en fut ravi et il signa de 
ce nom qui devait lui rester. 

Plus tard, Castellion devait se repentir d avoir 
cédé à un sentiment d’orgueil en abandonnant 
son nom patronymique. Il était trop tard, et c'est 


sous son pseudonyme qu'il est universellement 
connu. 

Sébastien Castellion était né en 1515 et il mou¬ 
rut eh 1563 : il semble bien tard pour glorifier 
sa mémoire, ignorée aujourd’hui du grand public. 
Mais si cette commémoration d’un personnage 
qui fut célèbre et qui a lutté et souffert pour des 
idées qu’on ne discute plus guère, est tardive, 
il est nécessaire de lui donner plus d’éclal pour 
qu’elle soit la réparation d’un oubli injustifiable. 

Nul n’a plus droit que Sébastien Castellion à 
cette juste réparation. 11 appartient au plus grand 
siècle de notre histoire, celui de la Renaissance, 
qui vit briller les arts et les lettres de tout leur 
éclat, et celui de la Réforme religieuse, véritable 
révolution d’où est sortie la liberté religieuse et 
la liberté de penser. 

Castellion est non seulement un des glorieux 
fils de ce grand siècle, mais il est un des plus 
fidèles à son esprit et à son génie : adversaire de 
Calvin et de toutes les tyrannies doctrinales, par 
delà de longs siècles il rejoint la philosophie 
laïque et libérale de notre époque. Par son res¬ 
pect des croyances des autres hommes et son 
courage tranquille à défendre les siennes, il 
semble appartenir au xix 8 siècle, qui aura vu dans 
notre pays le triomphe du libre examen, de la 
tolérance religieuse et de la laïcité. 


ORIGINE DE S. CASTELLION 


Sébastien CASTELLION est né à Saint-Martin- 
du-Fresne en 1515, six ans avant la diète de 
Worms, qui mit Luther au ban de l'Empire, et six 
ans après Calvin, son redoutable adversaire, né 
à Noyon, en 1509. 

La famille Chatillon ou Chasteillon, dont le 
nom s'est aussi orthographié Chastillon et Chas- 
teillion, est une des plus anciennes de Saint- 
Martin, petite commune de l'Ain, située à huit 
kilomètres de Nantua dont la montagne de Cha- 
moise la sépare. Placée à l’entrée de la Combe 
du Val, elle communique par une route qui s'en 
va à l'est, avec le Haut-Bugey, Brénod et Haute- 
ville d'un côté, Saint-Rambert de l’autre. La route 
de Genève à Lyon, par Nantua, Maillai, Cerdon, 
Pont-d'Ain, traverse le village dans toute sa lon¬ 
gueur. Les vestiges d’une vieille tour, dressée à 
l'ouest, sur un tertre élevé, dominant la vallée 
de l'Oignin, attestent la puissance et la splendeur 
d'un bourg qui connut des différends nombreux 
avec ses voisins, les puissants abbés de Nantua. 




— U — 

L’origine de Castellion a été assez controver¬ 
sée. La statistique du préfet Bossi, dressée en 
1808, rappelle en ces termes la vie du célèbre 
théologien : « Castellion ou plutôt Chatillon, 
habile protestant, était né à Châtillon-les-Dom- 
bes, quoique le Dictionnaire historique le fasse 
sortir des montagnes du Dauphiné. Il fut célèbre 
par ses démêlés avec Calvin, ses opinions sur la 
foi et les nombreux ouvrages qu’il a publiés à ce 
sujet. » . 1 

On affirmait également qu’il était originaire 
de Chatillon-en-Bugey ou Chatillon-de-Michaille, 
ou du pays des Allobroges. — Bresse, Bugey, 
Savoie, ces trois pays appartenaient à l’époque 
où vivait Sébastien Castellion à la Maison de 
• Savoie, la confusion était facile à faire, surtout 
qu’il passa une grande partie de sa vie à Bâle. 

Ce ne fut qu’en 1854, que dans une étude 
sur le Collège de Rives, à Genève, M. Bétrant 
parvint à fixer le véritable lieu d’origine du grand 
penseur, d’après les registres du Petit Conseil de 
Genève sur lesquels on lit en effet : « Mercredi 5 
avril 1542, suivant l’admission du régent de nos 
écoles, Maistre Bastian de Chastillon, de Saint-Mar¬ 
tin-du-Fr es ne. » Depuis, le lieu d’origine de Cas¬ 
tellion n’a plus été sérieusement contesté. 

On ne sait à peu près rien de l’enfance de 
Sébastien Castellion ; dans ses nombreux écrits, 


il n’a jamais parlé de sa vie. Il n’a pas raconté 
non plus comme il était venu à Lyon, vers 1530, 
poursuivre des études commencées sans doute 
chez le curé de son village, qui avait dû remar¬ 
quer sa vive intelligence et sa passion précoce 
pour les livres. 










Fnc simili du registre du Pot il Conseil de (icneve 





CASTELLION A LYON, ANNÉES D’ÉTUDES 


L’histoire des années d’étude de S. Castellion 
a Lyon, de io35 a 1540, se confond avec celles 
des étudiants de cette époque extraordinaire. Le 
nombre de jeunes gens de familles pauvres que 
des protecteurs avisés distinguaient dans les cam¬ 
pagnes, était considérable. C’est l’histoire de lia - 
mus, d’Amyot, de Cujas .* « Un enfant de la cam¬ 
pagne, pauvre et isolé, qui a la passion de l'étude, 
qui s’instruit tout seul, au prix des plus touchants 
efforts, un jour la protection de quelque bienfai¬ 
teur, d’un prêtre, d’un parent aisé, le fait envoyer 
au collège, et les lettres ont gagné un fervent de 
plus (1). » Telle est la légende qui sert de préface 
aux plus belles vies du xvi e siècle et à celle de 
notre héros. 

Le sort de Castellion fut celui d'un étudiant 
pauvre de cette époque. Il subit toutes les priva¬ 
tions et endura la misère. Il eut cependant la 
chance de s’attacher comme répétiteur à des 
jeunes gens de familles riches. 


(I) Sébastien Castellion, par F. Buisson , Tome 1. p. 17. 


- 18 - 

L'état d'âme de cette jeunesse des écoles, dans 
un temps troublé par des manifestations diverses, 
mais si profondes de l'esprit humain, est facile 
à imaginer. Les jeunes gens sont naturellement 

4P 

les plus remués parles idées nouvelles ; la Renais¬ 
sance dans les Arts, la Réforme dans les idées reli¬ 
gieuses les passionnent. Si Castellion est devenu 
un grand humaniste, connaissant toutes les lan¬ 
gues enseignées à cette époque, s’il est devenu un 
protestant ardent, c’est qu’il Lyon, au carrefour 
du Nord et du Midi, cité libérale de tout temps, 
ces idées étaient vivement agitées. 

Nulle période 11 e semble avoir été plus féconde. 
M. Buisson en a fait la plus pénétrante analyse. 
De fréquentes réunions groupaient alors les amis 
de l’intelligence, les lettrés, les savants, les poètes. 
Sébastien Castellion lui-même versifie, il écrivit 
des vers latins qui nous ont été conservés. 

Ce que cette jeunesse studieuse et ces savants èn- 
tendaient par Renaissance, c’est le retour aux 
vrais latins, aux vrais classiques, aux écrivains 
et aux philosophes de la Grèce et de Rome. Ils 
sont d’abord des humanistes, c’est-à-dire des let¬ 
trés, « c est le culte des lettres qui les conduit. 
Mais ce qui les distingue des étudiants et des 
lettrés des siècles précédents, c’est qu’ils ne consi¬ 
dèrent pas seulement la beauté de la forme, l’har¬ 
monie des idées, ils voient le rajeunissement de 


19 


la pensée tout entière, le renouvellement de la 
philosophie. Et 1 humanité retrouve l'Evangile 
comme elle a retrouvé l'Iliade ». (1) 

Et on va à Homère, à Cicéron, à Virgile, on 
retourne à l'Evangile ; et le christianisme primitif, 
si simple, d'une si belle beauté morale, d’une 
franchise si sévère, va revivre. 

Ces hommes de lettres et ces savants que nous 
appellerions aujourd'hui des intellectuels, avaient 
une douce philosophie et ils allaient sans s'en 
douter vers la plus large liberté, si incompatible 
avec les idées de leur siècle. Leur christianisme 
est tout moral et ils parlent de la religion avec 
une liberté et une simplicité qui semble de notre 
époque. Ce monde qui arrive à l’aurore des temps 
meilleurs a des audaces qui étonnent ; ces huma¬ 
nistes n’excluent personne, ils rapprochent Pla¬ 
ton et Virgile des pères de l’Eglise, des patriarches 
et des apôtres. 

Cependant, ils ne sont pas révolutionnaires ; 
ils ont la candeur de la jeunesse et une foi abso¬ 
lue en la puissance de l'idée. Ils se qualifient seu¬ 
lement de pieux restaurateurs. 

En se rangeant résolument du côté du parti 
des réformes, les humanistes croient être dans 
le sens de la tradition de l'Eglise. D’ailleurs, une 


F. Buisson , livre cité. Tome I. 



profonde agitation s'emparait de la société qui 
paraissait mûre pour une renaissance de la science 
et de la piété. 

Ce mouvement des esprits était vraiment con¬ 
forme au génie de la France, fait de mesure et 
de bon sens, qui craint le fracas de Luther, 
comme il condamne de nombreuses pratiques 
religieuses entachées de superstition. 11 témoi¬ 
gnait du meilleur esprit gallican qui était, à ce 
moment, l’esprit public lui-même, et il semblait 
qu'il eût dû triompher. 

Cependant cette douceur, cette modération, 
cette sagesse, celte facilité allaient faire sa fai¬ 
blesse et devaient l'empêcher d'aboutir. Aujour¬ 
d’hui encore, qui pourrait se flatter de faire 
admettre des doctrines fondées sur la seule raison, 
sur la justice et dictées par la simple sagesse ?- 
En Castellion nous célébrons cette raison, cette 
naïve confiance au pouvoir suprême de l’esprit 
qui, à travers les siècles, finissent par s’affirmer 
et nous donner confiance dans le triomphe 
définitif du pouvoir de la justice et de la vérité. 

Mais ce qui caractérise aussi cette grande pé¬ 
riode si féconde en idées nouvelles, germes de 
1 humanité de demain, ce sont les haines et les 
passions religieuses et politiques. Et des haines 
en retour : des hommes qui luttent pour l’affran¬ 
chissement de la pensée, qui affirment la nécessité 


de profondes réformes, s’avèrent comme de pires 
despotes et ne reculent devant aucun moyen pour 
faire triompher des idées qu’il»croient les seules 
vraies et les seules justes. 

Nous sommes en 1540. La période de quiétude 
est close, où il était possible, sous le couvert de 
l’humanisme, entraîné par la force de la liberté, 
d’affirmer des hérésies qui allaient devenir singu¬ 
lièrement dangereuses. Désormais, le bras séculier 
est armé, les partis se classent avec vigueur. Les 
tièdes, les sages, les hommes de raison sont ré¬ 
pudiés. Et le même esprit va dresser l’une contre 
l’autre deux doctrines rigides, méprisant égale¬ 
ment l’homme et le bon et paisible troupeau 
dont parlait Homère, que d’un signe le berger 
gouverne. 

La plupart des intellectuels firent une soumis¬ 
sion plus ou moins sincère ; une minorité ar¬ 
dente va chercher asile dans la Réforme. Elle 
compte, parmi ses plus dévoués, Sébastien Cas- 

tellion. 

Les persécutions commencent dans la région 
lyonnaise et les exemples des martyrs qui meu¬ 
rent pour leur foi ébranlèrent très fort Castellion 
et l’arrachent à ses paisibles études, au doux souci 
des lettres. Il a entendu la parole de Calvin, cet 
austère et véhément appel de militant qui éclaire 
sa pensée et lui pose une véritable question d’hon- 


neur. « Tu n'as pas le droit d'étudier pour étudier, 
d'amasser des trésors d'érudition ; ce n'est pas 
plus remplir sa Vie que si on la passait à re¬ 
garder des tableaux. Le critérium des bonnes 
études, le voilà : Il faut que d'abord elles te ren¬ 
dent meilleur, ensuite qu'elles te mettent en état 
d'être utile aux autres. » 

Cette crise morale a dû conduire Sébastien 
Castellion à la Réforme. Il va passer de la vie 
séculière, de la pure vie spirituelle à la vie reli¬ 
gieuse et se jeter tout entier dans la mêlée. 
Désormais, il n'y aura plus qu'un seul problème: 
la Religion, au sens absolu du mot. 




Au printemps 1540, Castellion appelé par son 
ami, le médecin Benoit lissier ou Textor, origi¬ 
naire de Pont-de-Vaux, quitta Lyon et s'en alla 
rejoindre Calvin qui enseignait à lTniversité de 
Strasbourg, après avoir tenté une première fois 
de travailler à réaliser à Genève cette République 
religieuse qu’il devait si solidement édifier quel¬ 
ques années plus tard. 

A Strasbourg, ville libre de l'Empire, protégée 
par des franchises séculaires contre l’intolérance 
des partis et des princes, les catholiques et les 
protestants vivaient côte à cote, en bonne har¬ 
monie : « C’était l’asile ouvert à toutes les 
pensées, un milieu savant, large, profond, sym¬ 
pathique où s’élaborait la conciliation des sys¬ 
tèmes (1). » 

Les hommes qui dominaient les passions de 
leur temps et semblaient voir au delà de leur 


(i) A Vigné. Calvin à Strasbourg , cité par F. Unisson, 

tome I, p. 105. 



siècle et des doctrines de leur école poursui¬ 
vaient une sage politique d'apaisement. 

Castellion approcha de près Calvin, dont il fut 
l'hôte pendant huit jours. Ce fut encore pour lui 
une année d’études, d’études surtout sacerdo¬ 
tales. 

Il avait vingt-six ans. C’est à ce moment qu’il 
fut appelé en qualité de régent à diriger le Collège 
de Genève, qui venait d’être réorganisé. 11 hésita 
avant d'accepter cette fonction qui lui semblait 
devoir être remplie par de plus qualifiés que lui. 
Sur les instances de Farel,de Vinet, puis de Calvin, 
il fut nommé le 20 juin 1541. Il avait sans doute 
été distingué par sa connaissance des lettres an¬ 
ciennes, par sa science, par son ardeur au travail 
et sa grande valeur morale. 

Le 3 avril 1542, le Conseil des Deux Cents le 
désigna définitivement par la mention suivante : 
« Arresté et reconfirmé le maystre d eschoie, 
nommé Maystre Bastien, en régentant les escoles, 
tenant deux bachelliers et non recovrant les gages 
des enfans, mes la ville; aussi qu'il doybje allé 
presché à \endovre soult le gage de 450 florins, 
à payer quartemps pour quartemps ». 

Le surlendemain, le Petit Conseil reçoit son ser¬ 
ment : « Suyvant l’admission du régent de nos 
escoles, maystre Bastian de Chastillon, de Saint- 
Martin-du-Fresne, jouxte le gage à luy estably. 



- 2o - 

a promys et juré de régenter noz escoles jouxte 
les édyct et arreste avec que luy fayct ». 

La charge qu'il prenait était importante, à 
Genève, ville protestante, plus qu'ailleurs. Partout 
où la Réforme s’établissait, elle se hâtait d'orga¬ 
niser l’enseignement populaire ; elle avait compris 
la valeur de l’instruction et son premier souci 
était de faire participer le peuple à ses bienfaits. 

Le principalat de Sébastien Castellion ne devait 
pas durer trois années entières. La médiocre si¬ 
tuation matérielle qui lui était faite, de graves 
dissentiment qui s’élevèrent entre Calvin et lu i 
sur des questions de doctrine religieuse,, l’obli¬ 
gèrent à renoncer à une fonction h laquelle il 
s’était dévoué corps et âme. 

Néanmoins, cette courte période a été décisive 
pour lui : il se montra tel qu’il devait être jusqu'au 
bout de sa courte carrière, inflexible sur les idées 
qu’il avaient épousées, ne craignant rien pour 
les défendre, sachant souffrir les pires injures et 
jusqu’à l’endurance physique, ayant fait à l’avance 
le sacrifice de sa sécurité morale et matérielle. 

Dans sa charge de régent du collège. Sébastien 
Castellion montra une aptitude exceptionnelle à 
l’enseignement, dont on a le bonheur, après plus 
de trois siècles et demi, de posséder des témoi¬ 
gnages certains. 

Il se préoccupa surtout de former des carac- 



- 26 — 

tères énergiques, de donner une forte culture 
morale, autant que de conférer un savoir étendu. 
Il s’agissait de doter la jeune République hugue¬ 
note de jeunes gens d’une haute conscience, 
d’une volonté indomptable et de convictions pro¬ 
fondes. On était au seuil d’une ère nouvelle. Des 
hommes, obéissant à leur conscience, chargés de 
répandre la doctrine par la vertu de leur exem¬ 
ple, le rayonnement de leur pensée, étaient plus 
nécessaires que jamais. 

Les méthodes que suivit Casteilion furent celles 
qui avaient été mises en honneur au Gymnaste 
protestant de Strasbourg, par Jean Sturm ; elles 
marquent la tendance générale de la Renaissance 
chrétienne. Elles substituent un ordre, un plan, 
une marche progressive au pêle-mêle des écoles 
du Moyen-Age et remplacent la scolastique, si 
longtemps en usage, par l’étude rationnelle d’une 
langue, la littérature proprement dite ou l’expres¬ 
sion naturelle de la pensée humaine. Nous di¬ 
rions aujourd’hui que l’école active remplace 
l’enseignement passif et mécanique. 

En application de cette nouvelle méthode 
d’enseignement, Sébastien Casteilion publia un 
livre à l’usage des classes, qui eut une vogue 
extraordinaire, les Dialogues Sacrés. 

Le grand mérite de cet ouvrage, dont la pre¬ 
mière édition est en latin et en français, c’est de 


présenter les divers événements de 1 histoire reli¬ 
gieuse sous une forme agréable aux enfants, en 
enveloppant la moralité qui ne parait plus être 
que l'accessoire. 

Ce livre n'eut pas moins de 47 éditions en Alle¬ 
magne et dans quelques autres pays de 1541 à 
1600. Il est piquant de découvrir, fait remarquer 
M. Buisson, que pendant deux siècles, le pro¬ 
fesseur qui a appris le latin à toute l’Europe 
protestante, qui a été le véritable précepteur 
des petites classes, fut un Français, inconnu 
en France. 

Ces Dialogues ne forment pas un recueil de 
devoirs stricts avec des formules impératives, 
comme nos manuels d’instruction morale et ci¬ 
vique, c’est la suggestion morale par l'anecdote 
vécue, par l'exemple vivant 

Charles Nodier a écrit que c’était un joli abrégé 
de l'Ecriture Sainte, présenté avec une sorte 
d'élégance romanesque, et que le bon Castellion 
était sous plus d'un rapport le Fénelon des pro¬ 
testants. 

Calvin avait été rappelé à Genève en 1541 : 
il affirma toute de suite sa volonté d’imposer une 
discipline sévère dans les mœurs comme dans 

la direction de l'Eglise. 

Calvin organise l'Eglise protestante ; il est 
le premier conseiller du Gouvernement dans 


— 28 — 

toutes le j affaires publiques, temporelles, spiri¬ 
tuelles, politiques, militaires, diplomatiques. C’est 
un véritable dictateur, disposant d’une puissance 
de répression extrême ; il introduit le principe 
de l’excommunication pour cause de doctrine 
dans le protestantisme. 

« Ce théologien de 34 ans domine de toute la 
hauteur de son génie et de toute l’énergie d’une 
volonté inflexible ceux qu’il veut appeler ses col¬ 
lègues et ses frères, mais que personne ne tient 
pour ses égaux. L’autorité dont il jouit, à vrai 
dire, est sans partage comme sans limite (1). » 

C’est, contre cette puissance absolue, que le 
modeste régent du Collège de Genève allait se 
dresser. C’est la plus pure gloire de cette vie 
si courte, toujours difficile et souvent misérable, 
que la résistance obstinée et publique à la vo¬ 
lonté inflexible du grand réformateur. 

L'homme est pauvre, marié depuis peu à Hu- 
guine Paquelon, dont le père, d’origine dauphi¬ 
noise, avait été reçu bourgeois de Genève. La vie 
est dure, il ne dispose que de 450 florins de trai¬ 
tement sur lesquels il doit payer deux bacheliers. 
Puis une grave épidémie de peste sévit, suivie 
d’une famine qui désole la ville, rendant l’exis¬ 
tence du directeur des écoles plus âpre encore. 


(1) F. Buisson, ouvrage cité pp. 204, 205. 



29 


Après qu’une demande d'amélioration de sa situa¬ 
tion eût été refusée, il renonce à son emploi. 

Castellion est un caractère décidé qui ne tran¬ 
sige pas avec la pureté des enseignements reli¬ 
gieux. Il va rester toute sa vie un mystique, inha¬ 
bile à comprendre les raisons des politiques de 
rEglise et inapte à y conformer ses actes. 

Il suit le déroulement naturel de la Réforme ; 
il est le réformateur par excellence, le révolution¬ 
naire intransigeant qui croit faire œuvre de pro¬ 
testant rigide en affirmant la liberté de la cons¬ 
cience et le respect des croyances sincères. 

C’est la frénésie des premières effusions reli¬ 
gieuses et cette illumination intérieure qui condui¬ 
sent au martyre. 

« Un régent de Collège opposant son opinion 
à celle de Calvin, sans paraître soupçonner l’iné¬ 
galité de la lutte, c’est un trait de mœurs que 
l’on ne retrouverait plus à Genève dix ans plus 
tard ». (1) 

C’est la lutte entre la liberté et l’autorité qui 
va s’engager, entre la foi libre et la doctrine 
absolue. 


(I) F. Unisson, livre cité, tome 1. p. 207. 



% 





SEBASTIEN CASTELL10N A BALE 

ANNÉES DE MISÈRE 


« Un pauvre prote d'imprimerie, Sébastien Cha- 
tellion, a écrit Michelet , pose pour l’avenir la 
grande loi de la tolérance ». 

Prote d’imprimerie, c’est-à-dire correcteur, 
Castellion va le devenir en effet après avoir quitté 
Genève : ne trouvant nulle part à exercer une 
charge de régent ou de professeur, il va entrer 

dans une imprimerie à Bâle. 

Il est pauvre, déjà chargé de famille et il a 
cherché vainement un emploi scolaire à Lausanne. 

Il est malheureux, plein d’amertume, il conserve 
des ressentiments contre un homme qui lui a 
enlevé son gagne-pain et cherche encore à lui 

nuire. 

C’est au printemps 1545 que Sébastien Castel¬ 
lion entra chez l’éditeur Oporin comme correcteur. 
Oporin s’était rendu célèbre par la longue suite 
d’ouvrages grecs et latins qu’il publia. Humaniste 
lui-même, il se distinguait par son courage et sa 

hardiesse. 


A Bâle, où il va passer les dix-huit dernières 
années de sa vie, Castellion se trouve au carrefour 
de l’Europe protestante, dans un milieu tout 
enflammé de l’ardeur du travail et du prosélytisme 
religieux. L’imprimerie y est florissante. D’autres 
lettrés, y travaillaient de leurs mains et s’étaient 
fait ouvriers après avoir quitté de brillantes situa¬ 
tions pour embrasser la cause de la Réforme. 

« On ne peut se défendre de sympathie pour des 
hommes qui entendent ainsi la vie ; quand on les 
voit se séparer brusquement de la fourbe des let¬ 
trés de cour et d’antichambre qui continuent à 
ne savoir vivre que de bienfaits payés en monnaie 
de poète, on comprend mieux ce que la Réforme 

ajoutait à la Renaissance (1). » 

La vie y est fiévreuse dans ces ateliers qu'Erasme 
appelle des fournaises ; à l’agitation qu’apporte 
le va-et-vient des messagers, des marchands et 
des étudiants, des écrivains, des professeurs s’ajou¬ 
tent l’arrivée des fugitifs qui ont échappé à la 
persécution, et le départ des propagandistes qui, 
au péril de leur vie, s’en vont propager la foi 
nouvelle. 

De 1545 à 1553, Castellion, dont la famille 
s’étend presque d’année en année, va mener une 
existence des plus chétives ; il vécut presque dans 


(1) F. Buisson, ouvrage cité, tome I, p. 24o. 




la détresse ; et Montaigne , apprenant sa doulou¬ 
reuse situation, écrivit dans le chapitre XXXIV 
du livre 1 des Essais : « J’entends, avec une grande 
honte de notre siècle, qu’à nostre vue, deux très 
excellents personnages en savoir sont morts en 
état de n’avoir pas leur saoûl à manger, Lilius 
Gregorius Gyraldus, en Italie, Sébastianus Cas- 
telio, en Allemagne. Et croy qu’il y a mille hom¬ 
mes qui les eussent appelés avec très avantageuses 
conditions, ou secourus où ils étaient, s’ils eus¬ 
sent seu ». 

Il dut se plier aux plus durs travaux manuels 
pour nourrir sa nombreuse famille. Il se fit por¬ 
teur d’eau pour un jardinier, il travailla la terre, 
scia du bois, alla pêcher dans le Rhin. 

C’est qu’il poursuivait une œuvre qui aurait 
demandé à elle seule toute une existence d’homme : 
la traduction de la Bible en latin et en français. 
Et il ne pouvait lui donner que des heures prises 
sur son repos déjà trop court. Il n’a qu’un mot 
rapide sur les événements les plus graves de sa 
famille. On sait simplement que sa première 
femme meurt en janvier 1550, puis une de ses 
filles ; le 20 juin de la même année, il se remarie. 

La traduction de la Bible en latin fut terminée 
en 1550. Entre temps, suivant le goût de l’époque, 
il compose des poèmes latins et des poèmes grecs 
qui montrent l’extrême facilité et le don véritable 


— 34 — 

• — 

• • # 

d'helléniste et de latiniste de Sébastien Castellion. 
Il publie également des recueils de poèmes chré¬ 
tiens, lyriques, didactiques, dramatiques, destinés 
aux élèves, en qualité de morceaux choisis. Sa 
préoccupation pédagogique ne Ta jamais quitté : 
toujours et dans toutes les circonstances il a 
voulu enseigner. 

Le livre fut dédié au roi d’Angleterre Edouard 
VI; la préface, comme toutes celles du xvi e siècle 
est considérable, c’est un véritable manifeste dont 
l’idée capitale, exprimée en termes pathétiques, 
« fut cette doctrine qui n’avait pas encore de nom 
et qui s’appela, beaucoup plus tard, la tolérance ». 

Il a surtout écrit sa traduction de la Bible en 
français pour instruire le peuple, et il s’est servi 
d’une langue volontairement commune, parfois 
grossière, criblée de locutions locales, ce qui a 
fait dire qu’il ne connaissait que le français du 
Bugey et de la Bresse. C’est un français populaire, 
où le traducteur vise à l’expression concrète, en 
remplaçant le vocable chaldéen par des mots plus 
connus et mieux de l’époque. 

Malgré ses défauts, ses hardiesses, ses inégali¬ 
tés, ses lacunes inévitables, la traduction de la 
Bible en français est considérée comme l’œuvre 
capitale de Sébastien Castellion. En l’écrivant, 


* 


(1) F. Buisson, ouvrage cité, tome 1, p. 30. 




il s’est rendu le fier témoignage d’avoir fait une 
chose agréable à Dieu et utile aux hommes. 

La manière dont Castellion comprend la tra¬ 
duction du livre saint des chrétiens montre de 
quel esprit il était animé. Ce qu’il entend dans 
les Saintes Ecritures, ce n’est pas la lettre, c’est- 
à-dire ce qui est formel et dogmatique, mais ce 
qui constitue le fond même de la doctrine, les 
principes essentiels , l’esprit et seulement l’esprit. 

« Les méchants peuvent bien voir la lettre, 
ouïr les mots des Saintes Ecritures, ce qui y est 
raconté, commandé ou défendu ; mais quant à 
l’esprit de la lettre, où veut aller férir la pensée 
de Dieu, les méchants n'y entendent rien, à 
cause qu’ils n’ont pas l’esprit de Dieu. ». 

Il écrit aussi en tête de la Bible française, 
sous ce titre, Le Moyen pour entendre la Sainte 
Ecriture : « Ainsi que l’homme est fait du corps 
et de l’âme, tellement que le corps est le logis de 
l’âme ; ainsi les Saintes Ecritures sont faites de 
la lettre et de l’esprit, tellement que la lettre est 
comme une-boîte, cosse ou coquille de l’esprit. » 










S. CASTELLION PROFESSEUR 
PREMIÈRE LUTTE CONTRE CALVIN 


En 1553, Castellion était nommé professeur à 
l’Université de Bâle, en qualité de lecteur de 
grec, fonction qu’il remplit jusqu’à sa mort, pen¬ 
dant dix ans. Il avait été reçu maître es arts, le 
1 er août 1553 ; on a conservé à la Bibliothèque 
de Bâle le texte de la thèse qu’il soutint. Il n’avait 
pas encore quarante ans ; la traduction de la 
Bible avait consacré définitivement sa réputa¬ 
tion de savant. 

Sébastien Castellion était alors en pleine pos¬ 
session de son talent. Des œuvres nouvelles 
semblent l’attendre dans le domaine étendu de 
sa compétence d’helléniste et de professeur. Sa 
situation matérielle, tout en restant modeste, va 
cesser d’être un souci quotidien pour lui, c en est 
fait des années de détresse qui, malheureuse¬ 
ment, avaient ruiné sa santé. 

Le calme serait revenu dans cette existence 
mouvementée si, suivant sa destinée, il n avait 
pas entrepris une lutte âpre contre le parti cal¬ 
viniste ; il allait devenir le chef invisible et 


38 


opiniâtre de la résistance à l oppression, à l'as¬ 
sainissement des esprits, libérés par la Réforme. 

Un grave événement précipite cette sorte de 
crise latente qui, blessant l’âme ardente et tendre 
de Castellion, allait le dresser définitivement 
contre la dictature calviniste : le 17 octobre 1553, 
sur un bûcher dressé à la porte de Genève, sur le 
plateau de Champel, montait le médecin Michel 
Servet, un des plus grands savants de l'époque, 
condamné comme hérétique. 

Sept ans auparavant, Calvin s’était écrié : « Si 
Servet vient h Genève, pour peu que j'aie d’in¬ 
fluence, jamais je ne souffrirai qu’il en sorte 
vivant ». Il avait tenu parole; ce supplice montre 
de quelle puissance disposait le maître de Genève 
et quelle était la position définitive du calvinisme. 

Michel Servet était venu à la Réforme comme 
on vient à une religion de liberté. Il en était resté 
plus encore que Castellion au principe même qui 
avait conduit tant d'hommes à rejeter le pouvoir 
absolu de la Papauté ; il considérait la Réforme 
comme un mouvement spontané d'émancipation 
religieuse et morale : « Féconde est la puissance 
de 1 Ecriture, s'écrie-t-il, sans l’ancienneté de la 
lettre qui tue la nouveauté de l'esprit qui vivifie.» 

Michel Servet était né dans la Navarre espa¬ 
gnole. Enfant prodige, il disputait à dix-huit ans 
sur le dogme de la Trinité ; il avait ajouté à sa 


connaissance des langues, de la philosophie, de 
la théologie et de la scolastique, celle de la méde¬ 
cine. Il enseigna les mathématiques, fut correc¬ 
teur d’imprimerie à Lyon et professa la médecine 
à Charlieu, dans le Rhône, à Lyon, puis à Vienne. 

En 1541, il composa un grand ouvrage, 
La Restitution du Christianisme, par opposition à 
l’Institution Chrétienne de Calvin et qui est un 
véritable plan d’une réforme de la ttéforme. Ce 
livre fut imprimé secrètement par crainte de l’In¬ 
quisition. Il ne devait pas recevoir un meilleur 
accueil de Calvin qui disait que ce chien de Servet 
aboyait de contraire. Se sentant en péril, il n’en 
continue pas moins sa lutte pour la liberté de sa 
croyance, écrivant ces paroles héroïques : « Je 
sais que je dois mourir pour la cause de la vérité. 
Cette pensée n’abat point mon courage. Disciple, 
je vais sur la trace de mon maître. » 

Son livre est généralement considéré comme 
un traité de la religion naturelle ; il y défend 
l’Eglise primitive des temps d’amour et de frater¬ 
nité. 

A la fois, il froissa Calvin et blessa l’archevêque 
de Lyon, l’âpre huguenot et le représentant de la 
Papauté, et tous deux, sur leur propre terrain, 
mais guidés par un même sentiment, se rencon¬ 
trent pour combattre l’hérétique. 

Michel Servet est appelé devant le Tribunal 


- 40 — 

de l’Inquisition, à Vienne, puis arrêté. Il put s’en¬ 
fuir et échapper au bûcher, le 7 avril 1553. Le 
17 juin, Servet, dit Michel de Villeneuve, fut 
condamné, par contumace « à être brûlé tout vif, 
à petit feu, tellement que son corps soit mis en 
cendres. » 

La sentence fut exécutée en effigie et les livre* 
brûlés. 

Michel Servet se réfugia à Genève, d’où il 
comptait gagner l’Italie. Mais Calvin veillait : 
à peine arrivé il fut appréhendé et jeté en prison. 
Le 13 août, il était une seconde fois condamné 
au bûcher et brûlé le 17 octobre 1553, sur les hau¬ 
teurs de Champel. 

Servet nous paraît plus grand que Castellion 
parce qu il paya de sa vie le crime d’avoir 
résisté aux puissances d’autorité et au despotisme 
religieux. Cependant, les deux cas sont semblables 
et le plus dramatique éclaire l’autre plus angois¬ 
sant peut être. Tous deux, en voulant ôter le 
glaive et le droit de punir aux magistrats qui 
leur a été donné par Dieu, sont les plus auda¬ 
cieux et les plus téméraires hérétiques qui furent 
jamais. 

La mémoire de Michel Servet, dit de Ville- 
neuve, a été réhabilitée ; il a été consacré comme 
une des plus nobles victimes de l’intolérance, un 
pur martyr de la libre croyance : le 27 octo- 

i» 


41 


bre 1903, un monument expiatoire a été élevé à 
Champel. On y lit l’inscription suivante : 

« Fils respectueux de Calvin, notre grand Ré¬ 
formateur, mais condamnant une erreur qui fut 
celle de son siècle et fermement attachés à la 


liberté de conscience, selon les vrais principes de 
la Réformation, nous avons élevé ce monument 
expiatoire ». 

Le 15 octobre 1911, un monument a été élevé 
à Vienne, à la mémoire de la grande victime des 
haines religieuses au xvi° siècle, un des hommes 
les plus grands par sa science et par sa bonté. 

La mort de Servet souleva de vives protesta¬ 
tions ; il ne s'agissait pas seulement de la défense 
d'un homme, mais de celle d'un principe qui 
était l'essence même de la Réforme. 


« Calvin, de Bèze et Farel n ; étaient pas la Ré¬ 


forme au xvi e siècle. A côté de ces chefs infidèles 


et inconscients, il y avait des réformés conscients 


et fidèles ». (1) 

Calvin, renseigné sur cette agitation, s efforça 


de justifier la condamnation. Et cette justifica¬ 
tion aura pour but de couper court aux attaques 
d'adversaires qui disent du mal de lui, « comme 
j’apprends qu'ils le font à Bâle, d'arrêter les mur¬ 
mures de protestation de fidèles peu instruits ». 


(1) Etienne Giran , Sébastien Cas tell ion et la Réform 
calviniste , p. 168. 


- 42 - 

Cette apologie de Calvin parut en français et 
en latin sous le titre de « Déclaration pour main¬ 
tenir la vraie foy j> ; contre les « erreurs détesta¬ 
bles jj de Michel Servet, elle démontra qu’il est 
bien de punir les héritiques. 

Les premiers exemplaires de la déclaration 
furent expédiés de Genève au commencement de 
février. Un mois après la publication de l’opus¬ 
cule de Calvin, parut sous le titre de « Traité des 
hérétiques jj, par Martin Bellie, la première 
attaque directe contre le maître de Genève. Cal¬ 
vin n’hésita pas à reconnaître, sous le pseudo¬ 
nyme de Bellie, celui qui allait devenir son plus 
implacable adversaire et il écrivit au recteur de 
Zurich, Bullinger : 

« On vient d’imprimer clandestinement, à Bâle, 
sous de faux noms, un livre dans lequel Castellion 
et Cœlius prétendent qu’ils ne faut pas réprimer 
par le glaive les hérétiques. Plaise à Dieu que 
les pasteurs de cette Eglise se réveillent, même 
tardivement, et que le mal ne s’étende pas 
plus loin ». 

La réplique courageuse de Castellion constitue 
un véritable manifeste protestant en faveur de la 
liberté de conscience ; elle suscita une extraor¬ 
dinaire émotion. L’auteur s’humilie d’abord : 
lui qui est un pêcheur qui voit ses pêchés si 
grands qu'il doit pouvoir obtenir pardon du Sei- 


gneur-Dieu, il n’est guère prêt à condamner les 
autres, il ne peut tirer hors, le fétu de l'œil de son 
frère qu'il n'ait d’abord tiré la poutre de son œil 
Une grande pitié morale le remplit et il dé 
clare que la religion vraie proteste contre le faux 
zèle. 

Qu'est-ce qu’un hérétique, se demande-t-il ? 
Comment le traiter? Nous estimons hérétiques , 
tous ceux qui ne s'accordent pas avec nous sur la 
doctrine religieuse. Or, il manifeste qu'il n’v a pas 
de secte qui ne traite les autres sectes d’héréti¬ 
ques ; en sorte que si, en telle région on est estime 
fidèle, en la prochaine on sera traité d'hérétique. 

N’eut-il écrit que ces quelques lignes, Castel- 
lion mériterait d’être honoré comme un homme 
de haute sagesse. Après avoir cherché nous- 
mêmes ce qu’est un hérétique, nous n’avons pas 
trouvé autre chose que Castellion affirmant que : 
« L’orthodoxie, c’est notre doxie, 1 hérédoxie, 

c’est la doxie des autres ». 

Pour Castellion, il y a deux sortes d’héré¬ 
tiques : les hommes en l’état de révolte contre 
l’Eglise et seuls les véritables, ceux qui le sont en 
matière et conduite, tous ceux qui font le mal, 
les avares, les orgueilleux, les persécuteurs. Et 
ce sont les derniers qu’on n’inquiète p? s. Tandis 


(t) K. Giran , ouvrage cité, p.p. 184. 18ü. 


* 


— 44 — 

qu’on persécute les autres qui sont simplement 
en état d’opposition avec l’Eglise sur des ques¬ 
tions de doctrine. On distingue aisément dans 
les premiers un assassin, un voleur, qui sont 
condamnés par tous, chrétiens, juifs et turcs. 

Pour Calvin, c’est un point d’honneur que 
d’avoir fait condamner Servet ; c’est par une 
véritable dispensation providentielle que Dieu 
a arraché aux satellites du Pape, à l’Inquisition 
catholique pour le livrer entre les mains de la 
Seigneurie de Genève, ce vilain et détestable 
hérétique. Calvin attire ensuite sur les auteurs 
du Traité des Hérétiques non seulement les fou¬ 
dres de l’Eglise, mais surtout le bras séculier : 
<ï Ces galans sont bien dignes qu’en leurs per¬ 
sonnes on pratique les doctrines que je veux 
ici soutenir, à savoir que les blasphémateurs et 
hérétiques doivent être réprimés et punis par les 
magistrats ». On sait ce que signifie ces menaces 
qui ne sont pas vaines, et il est bon pour Castel- 

lion qu il se trouve hors de l’atteinte de son redou¬ 
table adversaire. 

Littré a écrit qu on ne tirerait pas de tout 
le xvi e siècle une étincelle de tolérance. Ce¬ 
pendant, la liberté de conscience que défend Cas- 
tellion est bien la même que Voltaire réclamera 
plus tard, poussée jusqu’à ses plus modernes con¬ 
séquences. Le Traité des Hérétiques est une œuvre 


collective, donc ce n’est pas une voix isolée qui 
se fait entendre, dit M. Etienne Giran, c’est un 
faisceau de protestations qui montent. « C’est 
l’âme de la Réforme qui se dresse devant les 
Réformateurs. Ces hardies proclamations étaient 
bien tirées du fond des entrailles du protestan¬ 
tisme ». ( I ) 


(1) Etienne Giran, ouvrage cité, p. 201-202. 







De ces deux Réformes, l’une est fidèle aux prin¬ 
cipes qui donnent à tous les croyants le droit 
d’étudier la Bible et de l’interpréter librement, 
selon leur conscience, c’est celle de Sébastien 
Castellion ; l’autre est infidèle à cet esprit, elle se 
dresse contre toute liberté d’interprétation de la 
doctrine ; autant dire que, sûre d’elle-même, elle 
reconnaît aux conducteurs seuls le droit de com¬ 
menter la Bible. C’est la réforme de Calvin. 

Les protestants libéraux étaient peu nombreux ; 
la lutte était disproportionnée, il semblait, comme 
il a été dit, qu’elle fut celle du moucheron contre 
l’éléphant. Cependant, un jour, bien lointain 
encore il est vrai, la cause du moucheron devait 
triompher de celle du pachyderme. 

Théodore de Bèze répondit au livre de Castel¬ 
lion par Y Anti-Bellius , où il s’élève contre les idées 
de tolérance et de liberté, si vigoureusement expo- 


— 48 — 

sées dans la défense des hérétiques. « Cette ligue 
de libre croyance constitue un redoutable dan¬ 
ger, niais ce n’est pas elle qu’il craint, c’est celui 
qui, d’après lui, la dirige et l’inspire ». (1) Il 
s’élève contre la prétention de faire bon marché 
des questions purement dogmatiques et de faire 
consister la religion en un cœur pur, dans la cor¬ 
rection et reforme de la vie, et renchérissant 
encore sur les pratiques usitées contre les héré¬ 
tiques, il demande contre eux le rétablissement 
de la torture. 

Evidemment, nous sommes bien loin de la 
véritable doctrine de Jésus de Nazareth qu’il résu¬ 
mait ainsi : « Mes bien-aimés, c'est à ceci que l'on 
reconnaîtra que vous êtes mes disciples, si vous 
vous aimez les uns les autres ». 

L’autorité absolue de Calvin et de Théodore 
de Bèze grandissait trop chaque jour pour ren¬ 
contrer une opposition sérieuse. La résistance de 
Castellion et du petit groupement de protestants 
de Baie n en est que plus méritoire. 

Un Comité de propagande et d’action se consti¬ 
tua pour publier contre l’autocratie calviniste des 
pamphlets et des libellés anonymes. Au livre de 
Bèze, une vigoureuse réponse fut écrite par Cas¬ 
tellion, mais la difficulté de faire imprimer des 


(1) E. Giran , ouvrage cité, p. 211. 


écrits aussi hardis ne permit pas de la publier 
avant 1612. Ce fut le Contra libellum Calvini. Le 
pamphlet fut déposé sur la table du petit Conseil 
à Genève, par un des adversaires de Calvin ; celui- 
ci n’hésita pas à en attribuer la paternité à Cas- 
tellion jui personnalisait véritablement la résis¬ 
tance à la dictature morale introduite dans la 
Réforme : « Castellion est un monstre qui a au¬ 
tant de venin qu'il a d’audace et d’acharnement. 
Il simule la charité comme il simule la modes¬ 
tie, tandis qu’il ne se peut rien rêver de plus 
orgueilleux. » 

Calvin est alors directement pris à parti : il est 
formellement accusé d’avoir fait brûler Michel Ser- 
vet pour des opinions religieuses, supplice qui a 
soulevé de très nombreuses protestations. A l’affir¬ 
mation du grand prêtre du calvinisme, qui déclare 
que Dieu ne commarde pas de maintenir toute 
religion, mais seulement celle qu’il a ordonnée 
de sa propre bouche, que les papistes n’ont pas 
le droit de persécution parce qu’ils sont dans l’er¬ 
reur, et que les protestants l’ont seuls parce que 
leur religion est la vraie religion, Castellion 
répond : 

« Toutes les sectes se fondent sur la parole de 
Dieu, toutes déclarent leur religion parfaitement 
certaine. Calvin dit que la sienne est la seule 
vraie ; les autres disent que c’est la leur. Il dit 


— ,iO - 

qu elles se trompent, elles disent que c’est lui. 
Qui donc a constitué Calvin arbitre souverain de 
toutes les sectes ? » 

Puis, poussant plus avant l’argument : « Mais 
au nom de Dieu, que veut-il dire avec le massacre 
de toute une ville ? Alors, quand il aura réuni 
les forces nécessaires, Calvin envahira la France 
et les autres nations qu’il réputé idolâtres ; il 
ira, renversera les cités, passant tous les hommes 
au fil de l’épée, n’épargnera ni femmes, ni en¬ 
fants ; il égorgera ensuite les troupeaux, ramas¬ 
sera, comme il dit, tous les meubles sur la place 
publique et brûlera le tout avec Servet ». 

11 s'élève ensuite contre l’exégèse trop habile de 
Calvin qui tire du même texte le droit d’exter¬ 
miner les hérétiques et celui de ménager les Juifs, 
les Turcs, les Catholiques. 

La sainte doctrine chrétienne a été définie par 
Saint-1 aul : « C est elle qui rend les hommes 
•sains, c'est-à-dire doués de charité, de foi naïve 
et d’une bonne conscience; la doctrine malsaine, 
au contraire, est celle qui les rend curieux, querel¬ 
leurs, rebelles, impies, irreligieux, profanes ». 

« \os docteurs l’entendent autrement : ils ap¬ 
pellent sains ceux qui s’accordent avec eux sur le 
baptême, la cène, la prédestination, etc. Ceux-là, 
qu’ils soient avares, envieux, calomniateurs, hy¬ 
pocrites, menteurs, usuriers et le reste, on le sup- 



porte. On ne parle pas de mettre à mort les gens 
pour leurs vices, à moins d’homicide ou de vol. 
Mais que quelqu’un s’écarte de leur opinion sur 
le baptême, la cène, la justification, ia foi, etc., 
celui-là est un hérétique, un diable, il faut le 
poursuivre sur terre et sur mer, comme un ennemi 
éternel de l’Eglise, comme un épouvantable pro¬ 
fanateur de la saine doctrine, quand bien même 
il aurait une vie irréprochable, serait clément, 
doux, patient, miséricordieux, libéral, religieux 
et craignant Dieu, d’une moralité irréprochable 
de l’aveu de tous, amis et ennemis ». C'est là l’af¬ 
firmation de l’existence d’un sentiment religieux 
antérieur à toute religion et indépendant de toutes 
les sectes. « C’est la séparation hardie, dans la vie 
religieuse, des croyances pleines d’incertitude et 

| 

de la foi vivante. On croirait entendre Esaïe : 
« Vos mains sont pleines de sang. Lavez-vous, 
purifiez-vous. Otez devant vos yeux la méchanceté 
de vos actions; cessez de faire le mal ; apprenez 
à faire le bien ; recherchez la justice, protégez 
l’opprimé, faites droit à l’orphelin, défendez les 
veuves ». La vie morale seule est nécessaire. La 
méthaphysique est du superflu (1) ». 

Cette éloquente protestation de la conscience 
libre contre le dogme étroit et la doctrine impi- 


(1) Et. Giran , livre cité , p. 238. 




— 52 — 

toyable est singulièrement en avance sur l’esprit 
du temps et elle prépare avec vigueur les lois 
nouvelles de la conscience. Des siècles vont être 
nécessaires pour que les idées de Castellion triom¬ 
phent, pour assurer à tous les hommes cette 
liberté dont il traçait avec tant de vigueur les 
revendications essentielles. 

Il fait penser h un de nos plus illustres com¬ 
patriotes, Edgar Quinet, qui a été, lui aussi, un 
héros de la conscience et dont on a commémoré 
le cinquantième anniversaire de la mort par 
une grande cérémonie à Bourg et à Certines le 
23 mars 1925. Quinet s’apparente à Castellion 
par bien des côtés. C’est, lui aussi, un libre croyant, 
bien près de ce protestant libéral qui, trois siècles 
avant lui, défend le droit de penser librement et 
affirme la supériorité d'une société basée sur le 
respect de toutes les croyances, préparant ainsi 

au-dessus dos religions et des sectes la société 
laïque. 

(( Jamais, jusqu alors, la souveraineté de la 
conscience n avait été affirmée avec autant de 
force ; jamais la relativité de la connaissance 
n avait trouvé de formule plus heureuse, jamais 
parole plus hardie, plus révélatrice, plus apai¬ 
sante et plus vraie n’avait été prononcée. C’est 
une ère nouvelle qui s’ouvre, Père du respect de 
la conscience où s’affirme non seulement le droit 


!S3 


h la libre recherche, mais le droit à l’erreur et à 
l’hérésie, car l’erreur et l’hérésie sont la vérité 
par celui qui les professe... 

« C’est de ces déclarations, de cette attitude 
courageuse, de ces principes émancipateurs que 
sont sorties vraiment nos libertés modernes (1) ». 

Calvin proteste auprès des administrateurs de 


la ville de Bâle contre cet écrit hardi et dénonce 
l’Université de cette ville d’être le foyer de la 
nouvelle hérésie. Les autorités de la ville signi- 
lièrent à Castellion un premier avertissement. 
Cependant, ce premier succès des calvinistes 
n’intimida pas leurs adversaires qui passèrent 
vigoureusement à l’offensive et dénoncèrent 
Calvin à son tour comme hérétique,. pour sa 
doctrine de la prédestination qui n’est pas con¬ 
forme aux livres saints. 

Cependant Calvin n'avait jamais été plus près 
du triomphe définitif. 

Le 16 mai 1555, des arrestations sont ordonnées 
à la suite d’une échauffourée provoquée par l’ad¬ 
mission d’un trop grand nombre de Français exi¬ 
lés, à la bourgeoisie. Les chefs du parti hostile à 
Calvin, prirent la fuite, d’autres sont exécutés, 
dont Daniel Berthelier, fils de Philibert, le héros 
de l’indépendance genevoise. 


(1) Et. Giran , p. 266. 



L’échec de cette rébellion donna des armes 
redoutables à Calvin et son autorité en fut consi¬ 
dérablement fortifiée. Désormais, il va être défi¬ 
nitivement le maître incontesté de la ville, le 
chef religieux et politique de la plus extraordi¬ 
naire République de tous les temps, créée à 
l'image d’un homme qui lui imposera une morale 
austère en même temps que la doctrine religieuse 
la plus absolue et la plus intolérante. 

Ce triomphe va redoubler l’activité des Calvi¬ 
nistes ; ils demandent des mesures plus sévères 
au Conseil de Bâle pour étouffer l’hérésie. Castel- 
lion est cité devant le recteur de l’Académie. Ses 
collègues se portèrent garants de son innocence 
et le défendirent avec une grande énergie. 

L’échec de la démarche tentée auprès des auto¬ 
rités bâloises contre Castellion, une lettre amicale 
que lui écrivit Philippe Mélanchton,le chef vénéré 
du Luthérianisme, indignèrent Calvin. Il publia 
un violent pamphlet contre son adversaire où la 
calomnie s’ajoutait à l’injure; Castellion y répondit 
par une apologie où il réfutait point par point les 
graves accusations lancées contre lui, celles de 
légèreté et d’orgueil, de cynisme et d’impiété. 

Les propos contre la prédestination lui valurent 

d autres attaques. Il est devenu un homme vicieux 

et dangereux ; il est accusé d’être le chef de cette 

opposition libérale qui a son centre d’activité h 
Bâle. 


La prédestination est une de ces idées théolo¬ 
giques qui ont lait couler tant d'encre au xvi e siè¬ 
cle : « Nous appelons prédestination, dit Calvin, 
le conseil éternel de Dieu par lequel il a déter¬ 
miné ce qu il voulait faire d'un chacun homme. 
Car il ne les crée pas tous en pareille condition, 
mais ordonne les uns a la vie éternelle, les autres 
à éternelle damnation. Ainsi, selon la tin à la¬ 
quelle l’homme est créé, nous disons qu’il est 
prédestiné à mort ou à vie. » Cette idée procède 
de l’exaltation du sentiment religieux qui, par 
adoration mystique de Dieu, refuse h l’homme le 
droit et la possibilité de demander des comptes 
au Créateur. C’est Dieu qui a voulu que les hom¬ 
mes ne puissent être sauvés que par la foi : des 
hommes sont prédestinés h croire, d’autres ne le 
sont pas. 

L'homme n’est donc pas libre et c’est Luther 
lui-même qui a écrit que le Libre arbitre n’est rien, 
et il a publié sous ce titre un ouvrage qui se ter¬ 
mine par ces mots : « Dieu lui-même voudrait 
me donner le libre-arbitre, je le refuserais, 

parce que je ne trouverais jamais en moi de quoi 

% 

apaiser ma conscience ». 

Castellion combattait ces idées dans leurprin- 
cipe et au nom de l'esprit chrétien ; au nom de 
la seule morale. Il soutient que le Créateur veut 
que les hommes soient sauvés. 


Remontant à la première faute, Castellion pose 
le dilemme suivant : « Ou bien Adam a pêché 
pour avoir agi contre sa nature et alors il est 
coupable parce qu’il était libre; ou bien il n’a fait 
qu’obéir à une nécessité inhérente à sa nature 
telle que Dieu l’avait faite et alors ce n’est pas lui, 
c’est Dieu qui est l’auteur du mal ». 

Sébastien Castellion ne parle pas en théologien, 
mais en moraliste qui, au lieu de s’appuyer sur 
des textes toujours controversables, recourt à des 
arguments de sens commun. Dieu n’a pu se pro¬ 
poser qu’une fin en créant l’homme, c’est le 
bonheur final de toutes ses créatures. L’homme 
a été fait à son image, il est capable de se déter¬ 
miner lui-même, c’est-à-dire doué d’une volonté 
libre. 

Et si Dieu est maître souverain, il faut l’enten¬ 
dre ainsi : il ne peut rien contre la nature ni faire 
le chat plus fort que l’éléphant, faire pousser la 
vigne au sommet du Mont Blanc ou le raisin sur 
des chardons. Il peut tout ce qu’il veut, mais il 
ne peut rien qui soit contraire au bon sens. Puis 
Castellion pose en principe que la règle suprême 
c'est la justice qui est une idée claire, sûre, qui 
nous fait comprendre la volonté de Dieu. 

fl fonde la religion sur la Justification de la foi. 
Et voici le sens qu’il accorde à ces termes : Au lieu 
de se préoccuper comme les mystiques des autres 


57 


siècles et comme la plupart des réformateurs des 
problèmes éternels, de s’abîmer dans la médita¬ 
tion sur la grâce, sur la prédestination, sur le pé¬ 
ché originel, sur la damnation éternelle, Castel- 
lion répudie ces vaines curiosités, il n'y a rien à 
approfondir dans les desseins de la Providence. 
Dieu est amour, il veut le salut de tous. 

Et contre l’orthodoxie religieuse, qui croit 
l’homme désespérément mauvais, il dresse la vé¬ 
ritable pensée morale, qu’elle soit religieuse ou 
seulement laïque, qu’elle procède du déisme af¬ 
firmé ou de l’indifférence, qui croit l’homme 
naturellement capable de tout bien. « Dieu ne 
commande rien de plus à l’homme que de l’aimer 
de tout son cœur et d’aimer son prochain ». 





S. GASTELLION 

PRÉCURSEUR DU RATIONALISME 


Sébastien Castellion a exposé sa doctrine dans 
la Vraie Justification par la Foi, œuvre manus¬ 
crite qui existe à la Bibliothèque des Remon¬ 
trants, à Rotterdam, qui a pour titre : « De 
Arte dubitandi ». Dans la préface, il démontre 
la légitimité du doute et sa nécessité. Cet écrit 
a fait dire à Lecky , historien du Rationalisme em 
Europe, que Castellion a été l’un des plus émi¬ 
nents précurseurs du rationalisme. 

En lisant ce merveilleux traité, on a peine à 
croire, déclare M. Buisson, qu'on lit un contem¬ 
porain de Luther et de Calvin. « Il n'admet que 
le sens figuré, l’interprétation spirituelle du sacre¬ 
ment, la vertu morale et religieuse de la médita¬ 
tion... 11 ne voit dans la Cène qu'une commémo¬ 
ration et une image allégorique ». 

Ces paroles sont d'une hardiesse extraordinaire, 
si l'on songe à l'esprit d'intolérance à peu près 
général à cette époque et à l’immense crédulité 

du peuple. 


— 60 - 

Le procès intenté à la mémoire de David Geor¬ 
ges, chef de la secte des anabaptistes, réfugié 
clandestinement à Bâle, sous le nom de Jean de 
Bruges, en est encore un exemple éclatant. 

Jean de Bruges était mort entouré de la consi¬ 
dération de toute la population qui lui fit des obsè¬ 
ques grandioses. Mais, trois années plus tard, 
son anonymat fut découvert. Un procès fut intenté 
à sa mémoire. Les Joristes prêchaient le retour 
à la religion primitive, ils croyaient à une révéla¬ 
tion continue, progressive, se complétant à travers 

les siècles ; puis il y aura un nouveau Messie qui 
achèvera la mission du Christ. 

Après les persécutions dont les anabaptistes 

furent les victimes en Allemagne et en Hollande, 

la tête de Georges David avait été mise à prix. 

Castellion avait été en relations avec lui, sans 

connaître sa véritable personnalité, il fut même 

accusé d’avoir été affilié à l’anabaptisme et de 
s'être fait rebaptiser. 

ÏJ pr0cès fut digne du m °y en âge : le 13 mai 
1559, David Georges fut condamné à mort. L’exé¬ 
cution eut lieu solennellement à Bâle, on déterra 
son corps qui fut livré aux flammes, ainsi qu’un 
enorme monceau de livres condamnés. 

L’influence de S. Casteillon allait croissant 

maigre les attaques de plus en plus vives des Cal¬ 
vinistes. 





Sa doctrine de la tolérance était publique¬ 
ment acceptée dans le Wurtemberg et dans 
la principauté de Montbéliard, son annexe fran¬ 
çaise : Farel disait que l'administrateur en chef 
des églises de la principauté avait entrepris de 
castalioniser tout le comté. 

Il est connu dans toute l'Allemagne, les Pays- 
Bas, il a des relations en Angleterre, en Espagne, 
et il compte des disciples qui défendent sa doc¬ 
trine de liberté. ^ 

fA 

Sa notoriété est telle qu'il faillit être nommé ' y 
professeur à l’Universtté-éeTfàle, dans la chaire^A 
même qu'avait occupée Théodore de Bèze. ^ J 

Au mois d'octobre 1562, il fait paraître un nou¬ 
vel ouvrage, Conseil à la France désolée , qui lui 
valut à la fois les colères et les sarcasmes des 
catholiques et des protestants. Le pauvre vision¬ 
naire de Bâle, comme l’appelle M. Buisson, avait 
entrevu, dix ans avant la Saint-Barthélemy, quel 
mal allait faire à la France le déchainement des 
haines religieuses. Son volume venait 1 année 
après la publication d’un opuscule d Etienne Pas- 
quier, déjà une célébrité du barreau de Paris, 
Exhortations aux princes et seigneurs , dont la con¬ 
clusion était aussi formelle que le sera celle de 


Castellion : « Le moyen de pacifier tous les trou¬ 
bles ? Il n'y en a pas de plus prompt et de plus 
expéditif que de permettre en votre République 


deux Eglises : l’une des Romains, l’autre des Pro¬ 
testants ». 

D’autres voix s’étaient fait entendre en faveur 
de la tolérance, celle de l’amiral Coligny, de Mi¬ 
chel de I Hôpital, et ces efforts pour une pacifica- ' 
ti°n des esprits qui n’aboutirent pas et dont 
malheureusement on méconnût l’importance, 

font écrire à M. Buisson ces belles phrases histo¬ 
riques : 

« La grande folie des guerres de religion, qui 
a mis dans notre sang un ferment de fanatisme 
étranger au tempéramment français, n’était pas 
un fait nécessaire, ce n’était pas même un fait 
naturel et normal : il pouvait être évité, il a failli 
l'être ; c’est déjà trop qu’il ait été rendu possible 
par un désastreux concours de circonstances, et 
qu’il ait été rendu inévitable, peut être irrépara¬ 
ble, par la faiblesse des uns, par les crimes des 
autres » (1). 

Sébastien Castellion, dans des circonstances 
qui allaient devenir tragiques, a pu, avec la plus 

grande raison, se rendre ce témoignage qu’il a fait 

son devoir ; il espère qu’au moins quelqu’un connaî¬ 
tra qu’il a dit la vérité, et qu’ainsi il n’aura pas 
perdu sa peine. 

Ces conseils à la France désolée sont animés 
(1) b. buisson , ouvrage cité, tome 11, p. 242. 





63 


du même esprits que ses écrits précédents. 11 
s adresse aux catholiques et leur dit que les doc¬ 
trines et les actes qu'ils reprochent aux protes¬ 
tants, pour lesquels ils sont rôtis tout vifs à petit 
feu, ne sont pas fondés sur l'Ecriture : « et ne 
voilà-t-il pas une belle et juste cause de brûler 
les gens tout vifs?... Voudriez-vous qu’on vous 
fit ainsi ? Voudriez-vous qu’on vous persécute 
pour n’avoir pas crû ou confessé quelque chose 
contre votre conscience ? » Et aux Evangéli¬ 
ques : « Vous avez aimé vos ennemis et rendu 
bien pour mal, et béni ceux qui vous maudissaient 
mais sans leur faire d'autre résistance que celle 
de vous enfuir, et tout cela selon le commande¬ 
ment du Seigneur. D’où vient maintenant un si 
grand changement en quelques-uns de vous?... 
Vous employez sac et bagues, voire le bien des 
pauvres, en hallebardes et tuez et massacrez et 
mettez à la pointe de l’épée vos ennemis et em¬ 
plissez et souillez les chemins et les rues, voir 
les maisons et temples du sang de ceux pour 
lesquels le Christ est mort comme pour vous et 
qui sont baptisés en son nom comme vous ». 

Et il adresse à la France cette apostrophe 
qu’elle eût tant gagné d’entendre : « Le Conseil 
qui t’est donné, ô France, c’est que tu cesses de 
forcer consciences, ni tuer, ni persécuter, mais 
permettre qu’en ton pays il soit loisible à ceux qui 


croient en Christ et reçoivent le Vieux et Nouveau 
Testament de servir Dieu, selon la foi non d'au¬ 
trui, mais la leur ». 

Cet appel à la raison, à l’amour, à la tolérance 
n’a pas été entendu au xvi e siècle : il va trop loin 
et trop haut dans un temps où on pouvait encore 
sans soulever la colère vengeresse des peuples, 
envoyer les hérétiques au bûcher. « On reste 
confondu devant les perspectives que cet apôtre 
de la tolérance, précurseur de la paix basée sur le 
droit des consciences, ouvre devant les rois et les 
peuples. (1) » Et M. Giran ajoute que le petit 
livre de Castellion dépasse la portée du Contrat 
social de Jean-Jacques Rousseau, en faisant en¬ 
tendre en plein xvi e siècle la voix de Tolstoï, 

l’apôtre de la non-résistance au mal par la 
violence. 

La solution qu’il offre aux deux partis nous 

paraît si sage, elle est aujourd’hui à peu près si 

universellement adoptée, qu'on se figure mal 

1 opposition qu’elle rencontra chez les deux partis 

adverses : Laisser les deux religions libres : que 

chacun tienne, sans contrainte, relie des deux qu’il 
voudra. 

Or, les protestants de France, inconscients du 
péril qui les menaçait, prenaient au Synode géné- 


(1) Et, Giran, ouvrage cité p. 395. 


ral de L y° r1 ’ en 1563, la résolution de dénoncer 
à toutes les Eglises réformées de France le livre 
de Sébastien Castellion comme une pièce très dan¬ 
gereuse, dont on doit se donner garde. 

Les objurgations de Castellion ne furent pas 
suivies et les deux fractions adversaires devaient 
vider leurs querelles par les armes. « L’honneur 
de Dieu avant tout, et il faut croire que, pour les 
uns et les autres, l’honneur de Dieu ne souffrait 
pas que les hommes fussent frères. » (t) 

Les persécutions contre Castellion continuent, 
on s’en prend à sa famille. Son neveu, Michel 
Chatillon, lui écrit que les Ministres de Genève 
ont dit à la tante Jeanne (une des sœurs de notre 
héros), qu’il était le plus méchant diable d’enfer 
et qu’ils feront qu elle le croie. « Nous ne croyons 
nullement que vous soyez tel que le monde vous 
dit; mais pourtant, ma tante Jeanne et moi, vous 
mandons que vous donniez bien garde de Satan, 
le grand tentateur ». 

On lui reproche de professer les plus graves 
erreurs sur la prédestination, le libre arbitre, 
le péché originel, la parole de Dieu, l’Esprit Saint, 
la justification de la foi, ainsi que sur la répres¬ 
sion de l’hérésie. 

Menteur, faussaire, blasphémateur, anabaptiste 


(1) Et. (rirait , ouvrage cité, p. 409. 


déguisé, inepte profanateur des choses saintes, 
puant sycophante et patron des hérétiques, des 
adultères, des homicides, — dans l’officine de 
Satan, telles sont les aménités que Théodore de 
Bèze lui adresse. Cette violente controverse, où le 
beau rôle appartient à Castellion, ne suffît pas 
aux Calvinistes. 

La réponse de Bèze, dédiée aux pasteurs de 
Bâle, le fit comparaître une fois encore devant 
le Conseil de Bâle- 

Une plainte fut adressée contre lui au mois 
de novembre 1563, où il était dénoncé comme 
libertin, pélagien, patron de tous les criminels 
hérétiques, adultères, voleurs et homicides, pa¬ 
piste et blasphémateur, comme académique et 
imbu de l’esprit de l'anabaptisme. 

Castellion demande la permission de répondre 
à des écrits par des écrits où qu’il puisse être 
confronté devant le Conseil avec Calvin et de Bèze: 
« S'ils prouvent leurs accusations, j’offre ma tête 
au supplice mérité. S'ils ont bonne conscience, ils 
ne doivent pas craindre le tribunal de Bâle, ceux 
qui n'ont pas craint de m’accuser devant le monde 
entier. Mais s’ils ne justifiaient pas leurs alléga¬ 
tions, il sera juste qu’on les tienne pour calom¬ 
niateurs ». 

Le procès ne pu! avoir lieu : les émotions que 
lui causèrent ces poursuites, les attaques inces- 



sautes dont il était l'objet, avait aggravé son mau¬ 
vais état de santé. Il avait songé à partir pour 
l’exil, désespérant d’être jamais en paix dans des 
pays où triomphait l’orthodoxie autoritaire », 
h suivre en Pologne, où il s’était réfugié, son ami, 
Bernardino Ochino, condamné à sortir de Bille 
pour avoir écrit contre la Trinité. 


Mais i! mourut le 29 décembre 1563, à B âge de 


48 ans. Il avait succombé des suites d une maladie 


qui le minait depuis longtemps,, provoquée, 
d’après l’opinion commune, par les privations, 
les veilles et les peines qui avaient usé son tempé¬ 
rament avant l’âge. 

La mort de Sébastien Castellion fut un deuil 
pour l’Université de liàle. Les honneurs publics 
lui furent rendus ; son cercueil fut porté par ses 
élèves et il fut inhumé dans le cloître de la cathé¬ 
drale de Bâle, dans le tombeau de l’illustre fa¬ 
mille Grynée. Trois jeunes Polonais, fils de haute 
maison, firent graver à leurs frais, dans le marbre 
en témoignage de leur vénération, une épitaphe 
pour leur maître vénéré. 

Ses adversaires ne cachèrent pas leur joie. 
L’un deux, Bullinger, de Zurich, s’écria : « Castel¬ 
lion est mort; tant mieux ». Un calviniste fervent 
avait demandé, dans ses prières, que Dieu délivre 
l’Eglise de cette peste. 


— 68 


Ainsi se termine l'existence d'un homme auquel 
il n’a manqué , selon M. Buisson, que le prestige 
des circonstances extérieures pour en faire une 

des plus importantes personnalités de la Réforme 
française. 

« Il n a occupé, ni dans le monde, ni dans 
l’Eglise une place éminente. En ce siècle de 
fièvre, dont il ressent vivement toutes les émo¬ 
tions, il semble s’appliquer autant à s’effacer de 
la scène que d’autres à y puraitre ». (1) 

11 s’efface tellement qu’on ne sait presque rien 
de sa famille et qu’on ne peut pénétrer dans son 
intimité. Sa vie est tout intérieure. Et cette gra¬ 
vité huguenote que n’eut pas désavoué C. Calvin, 
lui interdit toute effusion. 


Castellion avait eu neuf enfants de ses deux ma- 
tiages. Lu seul semble s’être élevé au-dessus de 
la condition d'artisan, le dernier, Frédéric, né 
en 1562 qui, après avoir fait de bonnes études à 
1 1 diversité de Bâle, devint professeur de rétho- 

iique à Bâle. Il mourut dans l’exercice de sa 
charge, en 1613, à l’âge de 31 ans. 



(\) F. Buisson, ouv 


rage cité, tome II, p. 267 . 



















L’influence qu’a exercée Sébastien Castellion 
après sa mort a été considérable : ses manuscrits 
furent imprimés et réimprimés ; des Eglises pro¬ 
testantes les utilisèrent comme manifestes et 
comme programmes et sa doctrine triompha sur 
plusieurs points de celle de Calvin. Il représente 
le protestantisme libéral par sa proclamation de 
la tolérance et par la place secondaire qu’il assigne 
à l’uniformité dans le dogme et au dogme lui- 
même. 

Au lendemain de sa mort, de vives controverses 
eurent lieu dans le canton des Grisons entre les 
partisans des poursuites séculières contre les 
hérétiques et ceux qui refusent de les punir. Dans 
cette partie de la Suisse, des réfugiés italiens, 
aussi peu disposés à accepter le joug luthérien et 
calviniste que le joug papiste, y affluaient, esprits 
aventureux, se faisant eux-mêmes une religion. 

La liberté religieuse ne fut jamais plus d’actua- 


— 70 — 

lité qu'en l’année 1578, où Fauste Socin, prit l'ini¬ 
tiative de faire imprimer les manuscrits de Sébas¬ 
tien Castellion. C'était le neveu de Lélio Socin, 
protestant italien, fondateur du socianianisme, 
secte qui rejette les mystères et la divinité de 
Jésus-Christ et ne voit en définitive dans la reli¬ 
gion chrétienne que son sens profondément moral. 
Ces écrits posthumes sont les Quatre Dialogues et 
les Quatre petits Traités, qui valurent à leur auteur 
défunt une popularité qu’il n’avait pas connue de 
son vivant. 

L’influence de Castellion en faveur de la liberté 

religieuse et de la tolérance se continuait avec 
plus de force ; la réfutation vive et hardie des 
doctrines calvinistes était lue avec avidité par de 
nombreux esprits dans le monde protestant. 11 

pose les fondements d une religion nouvelle basée 
sur la liberté, et comme l’a écrit M. Giran, ces 

ouvrages renferment en quelque sorte un projet 
de Réforme de la Réforme calviniste. « Persuadé 
que la doctrine calviniste est une cause de déses¬ 
pérance et de pessimisme noir, il la transforme 
en un optimisme rayonnant qui fait du Christ le 
grand libérateur spirituel. Le Christ galiléen re¬ 
prend ici toute sa valeur de messager divin et de 
médecin des âmes. 

... 11 est un Dieu d'Amour et de Pardon et nous 
y reconnaissons le Dieu de l'Evangile. C'est une 


religion de paix et de liberté, d’énergie humaine 

et de volonté triomphante, un stoïcisme chrétien. 

exempt de fatalisme et tout imprégné d’amour, 

une religion d’espoir et de joie, capable de mettre 

quelque lumière au sein des existences les plus 
tristes (1) ». 

Cette religion épurée, détachée des dogmes et 
profondément humaine, a fini par rallier les 
Calvinistes eux-mêmes qui, pour rendre la doc¬ 
trine de Calvin supportable, en ont été réduits à 
lui attribuer des idées et des arguments qu’il 
n’avait cessé de dénoncer dans les écrits de son 
redoutable adversaire. 

Mais c’est de la Hollande que devait venir la 
résurrection de l’œuvre de Sébastien Castellion ; 
c’est là que sa pensée, se mêlant à des luttes tra¬ 
giques, allait contribuer à faire éclore la liberté 
religieuse. 

Au moment où les manuscrits des Quatre Dia¬ 
logues s’imprimaient, la République des Sept Pro¬ 
vinces Unies échappait à la fois au joug de l'Es¬ 
pagne et à l’autorité de l'Eglise catholique. Notre 
grand Edgar Quinet a marqué le caractère de 
cette lutte religieuse et politique dans son ouvrage 
trop peu connu, Marnix de Saint-Aldegonde. 

Puis le protestantisme hollandais devait se 


(!) Et. Giran. Ouvrage cité, p. '*66. 


72 


partager en deux tendances : la libérale, s’inspi¬ 
rant des écrits et de renseignement de Sébastien 
Castellion, et la tendance orthodoxe, la plus fidèle 
à la doctrine autoritaire de Calvin. Ce conflit 
aboutit à la lutte entre les Remontrants et les 
Contre-Remontrant s. Deux hommes y ont été les 
ardents défenseurs de la liberté : Coornherl, cé¬ 
lèbre en Hollande, ancien secrétaire des Etats de 
Hollande, qui a tant fait pour l’émancipation de 
son pays ; Arminius, qui a donné son nom à la 
tendance dont il avait été le premier champion 
public, Y arminianisme, qui dérive directement 
des écrits de Sébastien Castellion. 


M. Ferdinand Buisson et M. Etienne Giran 
ont parlé en termes émouvants de cette lutte 
fratricide. Les mesures prises par les calvinistes 
hollandais contre les anabaptistes et les tortures 
qu’ils leur avaient infligées indignaient Castellion 
de son vivant. On n’insistera jamais assez sur 
cette attitude de notre compatriote, faite de raison 
et de douce pitié à l’égard de ceux qu’on appelait 
des hérétiques, a Je crois que ceux qui poursuivent 
les anabaptistes ne sont pas moins dans Verreur que 
ceuxqiïils condamnent. Tuer pour cause de religion 
est pire , c'est une erreur infiniment plus grave I 



Car l’esprit de persécution 
à Vesprit du Christ (1). 


est tout à fait contraire 


A partir de 1581, on assiste à une véritable ré¬ 
surrection de la pensée de Castellion. Coornhorl, 
qu’affectaient les troubles suscités par les luttes 
religieuses, s'efforça de libérer les consciences. Il 
ne craignit pas, en véritable disciple du savant 
théologien libéral, à mener une vigoureuse cam¬ 
pagne contre les dogmes catholiques. Il traduisit 
les Quatre Dialogues. « L'utilisation pratique de la 
pensée de Castellion devint d’un usage courant aux 
Pays-Bas y au sein de l’Eglise réformée-, contre la 
domination calviniste (2). » 

On réimprime le Conseil à la France désolée , et 
réditeur fait allusion à la Chandelle de Savoie , 
qui éclairait le monde protestant de tout son 
éclat. 

En 1608, les « innovateurs » ou libéraux pri¬ 
rent le nom d’Arminiens, et rédigèrent la fameuse 
« Remonstrance » aux Etats de Hollande, tout 
imprégnée du pur esprit de Castellion. 

M. Giran écrit que c’eût été une grande joie 
pour le grand Réformateur d’entendre exposer 
librement ses idées personnelles, sans même que 
son nom, sur qui pesait la plus grande suspicion, 
fut prononcé. 


(1 ) Lettre au pasteur Nicolas Blesdyck, citée par M. Giran. 
(2) Et. Giran , p. 511. 



1\ 


Enfin, on édite 1 admirable réfutation du libellé 
de Calvin qui soutenait le droit de punir de mort 
les hérétiques : le Contra libellum Calvini, qui 
était resté manuscrit ; l’éditeur anonyme, en pré¬ 
sentant l’œuvre de Sébabstien Ca^tellion, écrivait 
ces nobles paroles : « S’il est sous le soleil un 
pays où l’on ait détesté et haï la contrainte en 
matière de conscience ou, ce qui est tout un, la 
mise à mort des hérétiques, s’il est un pays où 
l’on s’y s’est opposé, où on 1 ait combattue à ou¬ 
trance, c’est bien notre libre Néerlande. » 

Et M. Giran s’écrie : « Ceux dont la pensée, 
à travers les siècles va chercher pieusement la 
sienne, ceux qui l’aiment pour les souffrances 
imméritées qu on lui imposa, pour son héroïsme, 
pour son œuvre immortelle et pour ses géniales 
intentions spirituelles, ceux-là, dans leur être 
profond, gardent une gratitude émue aux libres 
croyants hollandais qui, ressuscitant sa pensée à 
une heure si grave, la jetèrent palpitante de vie 
dans la lutte engagée (1). j> 

Les libres croyants succombèrent au Congrès 
de Dordrecht en 1618 et plus de deux cents pas¬ 
teurs furent bannis. 

Ils purent rentrer en Hollande en 1625 et furent 
officiellement autorisés à prêcher leur doctrine. 


(I) Et. Giran , p. 525. 








Désormais, les principes qu ils avaient semés 

avec tant de courage étaient lancés dans le 

monde. L œuvre de libération qu ils préparaient 

devint les principes de 1 humanité consciente que 

la Révolution de 1789 allait définitivement réa¬ 
liser. 




CONCLUSION 


Sébastien Castellion rencontre aujourd’hui de 
fervents admirateurs et des disciples fidèles, tant 
en France qu’à l’étranger parmi les protestants 
libéraux, les libres-croyants et les libres-penseurs. 

Au mois de juillet 1913,1e Congrès international 
du Progrès religieux réunissait, à Paris, de nom¬ 
breux chrétiens progressifs et des libres-croyants. 
Le professeur Viénot, dans un rapport sur Castel¬ 
lion et la Tolérance au xvi e siècle, rappelait ses 
efforts obstinés en faveur de la liberté religieuse. 

Puis M. Etienne Giran, dans une autre commu¬ 
nication intitulée, le Quatrième Centenaire de Cas¬ 
tellion, écrivait que Castellion avait découvert la 
différence essentielle entre la foi et la croyance. 
Il ajoutait qu’il serait temps de penser à élever 
un monument à Castellion et il demandait qu'à 
l'occasion du quatrième centenairede sa naissance, 
une plaque fut apposée sur son tombeau à Bâle. 

Le vœu de si nombreuses personnalités en fa¬ 
veur de la glorification d’un des plus purs héros 
de la pensée libre est exaucé : une belle âme si 
longtemps méconnue et une belle vie qui rencon- 


— 78 — 

tra tant d’amertume et souffrit les pires maux 
devaient être tirées de l’oubli. 

C’est une grande gloire pour notre petit pays 
d’avoir donné le jour à une personnalité qui a 
été si éminente dans le domaine de la philoso¬ 
phie, de la littérature ; surtout qu’à cette gloire 
d’avoir été un des plus grands hellénistes et lati¬ 
nistes de son temps, s’ajoute celle de s’être 
montré un des premiers défenseurs de la liberté 
religieuse et de s’être affirmé un véritable prota¬ 
goniste de la liberté de conscience, de la tolérance 
la plus large et la plus éclairée, plus de trois cents 
ans avant notre époque, en luttant contre l’auto¬ 
ritarisme de Calvin. 

Sa vie est un modèle de dévouement et de la¬ 
beur ; il a souffert pour les idées qui nous sont 
chères et qu’il a contribué à répandre dans le 
monde. 

Nous élevons vers cet apôtre des droits de 
l’humanité enfin reconnus, notre immense gra¬ 
titude et notre fervente piété, dans notre convic¬ 
tion ardente qu’un jour prochain luira, où les 
haines entre hommes de convictions différentes 
prendront fin, et où la fraternité universelle ré¬ 
gnera dans le monde. 



TABLE DES MATIERES 


Préface, par F. Buisson. vii 

Avant-propos. IX 

Sébastien Casteliion, apôtre de la tolérance. il 

Origine de Casteliion. 13 

S. Casteliion, à Lyon, années d’études. 1*7 

S. Casteliion. régent du Collège de Genève. 23 

S. Casteliion, à Bàle, années de misère..... 31 

S. Casteliion, professeur ; Premières luttes. M. Ser¬ 
ve!.. 37 

Les Deux Réformes aux prises : Luttes contre l'Ab¬ 
solutisme calviniste. -17 

S. Casteliion, précurseur du Rationalisme. 59 

L’Influence de Casteliion : Le Protestantisme libéral. 69 

Conclusion. 77